Histoire d’aidant : La double peine

Histoire d’aidant : La double peine

On ne devient pas aidant du jour au lendemain, mais parfois, on prend conscience qu’on l’est devenu quand on se rend compte que du fait du temps et de l’énergie accordés à un proche, on ne voit plus ses amis, sa famille. Des liens dont on aurait besoin se distendent voire se coupent. D’après l’enquête IPSOS Macif de 2020, 50% des aidant.es interrogé.es se sentent seul.es et non soutenus moralement. Ils ne parviennent pas à parler de ce qu’ils traversent, et perdent peu à peu des liens essentiels avec leurs proches, que ce soit dans leur vie privée ou dans leur vie professionnelle.

Un soir de fin d’automne, comme tous les soirs, elle avait rangé son bureau en laissant en évidence les post-it sur lesquels elle avait griffonné le numéro des clients à rappeler en urgence le lendemain matin. Elle avait souhaité une bonne soirée à ses collègues, le cœur léger. Ce soir-là, elle retrouvait Vincent pour une soirée à deux. Marius était invité à dormir chez un copain.

Et puis, dans la voiture, un appel des pompiers. Votre fils. Percuté par une voiture. Ses chances sont faibles. 

Alors, à deux, ils ont filé à l’hôpital. Ils ont vu le corps inerte, l’oeil exorbité. Toute la nuit, ils ont veillé. Les proches étaient là aussi, venus en urgence, qui pleuraient. Eux voulaient espérer.

Et le miracle est arrivé. Avec son crâne fracturé en quatre, Marius a décidé de continuer à vivre.

La vie s’est réorganisée, autour de lui, pour lui. Elle a choisi de ne pas reprendre le travail. Quel sens cela aurait-il de passer ses journées à envoyer des devis à des clients quand son fils convalescent resterait peut-être handicapé toute sa vie ?

Le jour où Marius sort enfin du centre de rééducation, elle comprend qu’elle n’est plus seulement maman, mais qu’elle est devenue aidante. Que désormais, c’est sur elle que repose l’organisation de la vie quotidienne et de la rééducation de son fils. Des jours et des jours à ne vivre que pour ce garçon qu’elle a cru perdre; à enfiler tous les matins le même jean usé à l’os. Sur ses épaules, son pull vieillit. Elle préfère ne pas se regarder dans le miroir. De toute façon, elle n’en a guère le temps. Elle lutte quand même pour ne pas oublier les anniversaires des uns et des autres. Elle ne sort plus que pour faire quelques courses, emmener Marius chez le kiné, l’ergothérapeute ou l’orthophoniste. De temps en temps, au supermarché, elle croise la maman d’un de ses copains. Salut, de loin. — Ça va Marius ? — Oui, oui, ça va. Sourire. — Et vous ? Ça va ? — Oui, oui. Et puis rien. Qu’ont-elles à se dire ? Font-elles encore partie du même monde ? En dehors de son mari, elle ne voit plus personne. Elle n’en a même pas envie. Elle ne supporte pas les conversations futiles qu’affectionnent particulièrement ceux qui ont peur de savoir ce qu’elle vit vraiment. Elle n’a guère plus envie de leur parler de ce qu’elle vit. Qu’aurait-elle à en dire ? Les progrès de Marius sont si lents. Qui pourrait se réjouir de ces tout petits riens que Vincent et elle sont seuls à percevoir ? Restent ses colères contre l’administration du handicap, tous ces dossiers à remplir pour justifier que son fils rentre bien dans les cases qui ouvrent les droits dont sa santé et son mieux-être ont tant besoin. En attendant des aides qui trouvent toujours le moyen de prendre leur temps, le salaire unique de Vincent suffit à peine à payer les factures, les soins, mal remboursés, les équipements, les travaux qu’il a fallu faire faire dans la maison pour que Marius puisse y circuler avec son fauteuil. Chaque mois, il faut puiser dans les réserves.

Jusqu’au jour où le congé prend fin. L’heure sonne de retourner au travail. Avec pour elle, à la fois l’angoisse de s’éloigner de Marius, et l’envie de sortir de ce tête-à-tête, s’autoriser, quelques heures par jour, à ne pas penser qu’à son seul handicap. Espérer aussi qu’à sortir de cette apnée, elle retrouverait la joie de ses infimes progrès.

Quand elle arrive au bureau, elle retrouve ses affaires dans des cartons, en vrac. Des traces de cette vie d’avant, qui auraient pu ne pas en être, si rien ne s’était passé comme ça s’était passé. Certains de ses collègues savent. Ou du moins prétendent savoir. Une part d’elle attendait qu’on vienne l’accueillir comme une rescapée, quelqu’un qu’on a cru perdre et dont on prend soudain conscience de l’importance qu’il a pour nous. Qu’on lui laisserait un peu le temps et l’espace de raconter ce que ça lui faisait d’être là, de retour parmi les vivants, après avoir vu passer la mort de si près. Les collègues, eux, étaient là la veille et l’avant-veille, et rien ne les séparait de celui ou celle qu’ils étaient la dernière fois qu’ils avaient mis les pieds dans l’entreprise sinon un plateau sushi devant la télévision, une séance de badminton ou un apéro avec des copains. Alors comment leur en vouloir d’enchaîner les conversations, là où ils les avaient arrêtées la veille en fermant la porte de leur bureau ? — Tu as pensé à avertir Laurence qu’on a une réunion demain ? — Tu peux t’occuper d’appeler la mairie ce matin ? — Quelqu’un sait quand ils vont réparer la machine à café ? — Alors, cette soirée au ciné ? Au fond, c’est bien de cette réalité-là dont elle avait besoin, qui ne parle pas à tout instant de la fragilité d’une vie à soutenir envers et contre tout.

Le rythme reprend, intense. Les journées passent. Le matin, elle se lève et s’occupe seule des soins de Marius. Vincent n’a pas pu refuser une mission de plusieurs mois à quelque trois cents kilomètres de chez eux. Il ne revient que les week-ends. Elle dépose Marius au collège où il essaie de reprendre sa scolarité. Puis au bureau, elle fait ce qu’elle a à faire. Consciencieusement. Au début, les collègues ont l’air de faire attention à elle. Et puis rapidement, ils oublient. Elle fait tout pour. Jamais elle n’évoque sa deuxième vie. Quand les autres parlent de leurs enfants, elle baisse la tête et elle se tait. On ne l’invite plus aux apéros entre collègues. De toute façon, elle dit toujours non.

Pourtant, on exige davantage d’elle.— Tu pourrais venir demain matin à 7h30 pour recevoir Monsieur Dubois, qui ne peut pas venir à un autre moment ? — Nathalie, le patron a besoin de toi, demain exceptionnellement à 18 h pour l’accompagner à une réunion. Tu peux te libérer ? Au début, elle dit oui. Elle s’arrange. Elle déplace la séance de kiné de Marius, elle trouve quelqu’un pour l’accompagner chez l’orthophoniste ou pour être avec lui à la maison. Et puis, les sollicitations se multiplient et un jour, elle dit non. Et puis une autre fois encore, elle dit non. À chaque fois, elle est obligée d’expliquer : j’ai mon fils… — Nous aussi, on a des enfants. Tu ne peux pas le faire garder, ton fils ? Il ne peut pas rester seul une heure ou deux ? Il a douze ans, non ? Mets-le devant la télé.

À ceux qui à chaque fois oublient, il lui faut réexpliquer et puis s’entendre dire en retour : « Ah, oui, c’est vrai ! Excuse-moi. »

Blandine Bricka