Quand le goéland reprit son envol

Quand le goéland reprit son envol

Selon le baromètre de santé publique France, près de 5 % des personnes âgées de 18 à 75 ans déclaraient en 2017 avoir pensé à se suicider au cours des 12 derniers mois. Dans environ 41 % des cas, les raisons de ces pensées morbides étaient « familiales ». Etre une femme, être dans une situation financière difficile, être célibataire, divorcé ou veuf, être inactif professionnellement ou avoir vécu un événement traumatisant augmentent le risque. Mais le facteur de risque principal est d’avoir vécu un épisode dépressif caractérisé au cours de l’année*. 

Le seul rempart au passage à l’acte est de repérer et de prendre en charge précocement les situations de souffrance psychique. Or, de nombreux aidants ne se reconnaissent pas comme tels et n’imaginent pas que leur dévouement pour leur proche puisse être « une charge », qui doit elle-même être accompagnée et aidée. Si chaque aidant est unique et affronte la situation différemment, l’isolement social, l’épuisement, le stress, l’anxiété, le renoncement et le sacrifice personnel peuvent, dans certains cas, conduire à des dépressions graves et mettent en péril leur propre santé, voire leur existence. Selon une étude américaine, 40 à 70 % des aidants, qui répondent pour beaucoup aux traits du portrait robot à risque, auraient des symptômes cliniques significatifs de dépression, et de dépression majeure pour un quart à la moitié d’entre eux. Selon une autre étude, 26 % des aidants auraient songé au suicide**. 

 

Habituellement, un vent fort vient se frotter aux rochers alors qu’en contrebas la houle s’écrase sur les falaises de granite. Entre l’océan et le ciel, la limite est incertaine et mouvante. On se sent vite enveloppé par une atmosphère humide et pénétrante. Mais, ce jour-là, l’air était chargé de pollens et de senteurs printanières qui, mêlés aux embruns et au vent léger caressant la côte, lui donnaient une consistance toute différente, renforcée par les milliers d’éclats lumineux qui virevoltaient autour de Marie. Cette douceur insolite et chaleureuse, quasi- méditerranéenne, était aussi présente dans l’azur, que de beaux cumulonimbus, aux formes changeantes, peuplaient d’animaux et de chimères aussi vite disparus qu’ils s’étaient formés. Derrière Marie, le soleil se levait et réchauffait sa nuque, chatouillée par ses longs cheveux détachés et ondulants dans le souffle frais venant de l’océan. Postée à soixante-dix mètres au-dessus des flots, elle distinguait l’Ile de Sein, située à 8 kilomètres au large. Elle regardait au loin, mais n’osait pas regarder en bas. Ni regarder en elle. Un goéland curieux survolait la falaise, intrigué, qu’en sait-on, par cette femme assise les pieds dans le vide. 

Toutes ces heures, tous ces jours, tous ces mois passés à veiller sur Pierre, son mari handicapé depuis un accident de la route, avaient petit à petit érodé le corps et l’âme de Marie. Jeune femme pleine de vie, joyeuse et altruiste – ses amis la surnommaient Mère Teresa pour la faire enrager -, Marie paraissait insouciante et légère, comme dans cette soirée qu’elle passa à papillonner, rire et tourbillonner avant de terminer dans une voiture enroulée autour d’un platane. Pierre était au volant, mais Marie ne le voyait plus car la voiture était comme pliée en deux dans le sens de la longueur. Elle pouvait bouger les membres et la tête, malgré une douleur intense dans le ventre, et pouvait parler, appeler Pierre, qui ne répondait pas. Une attente interminable. Des minutes qui semblent des heures. La stupeur qui se transforme en terreur. Et puis plus rien. 

L’ombre de nuages noirs s’avançait au large, précédée par un vent chargé d’une bruine froide. Les cheveux de Marie ne volaient plus, mouillés par ces embruns qui les alourdissaient et les faisaient retomber en mèches ondulées sur ses épaules. Elle se remémorait son réveil à l’hôpital, entendait la voix du médecin qui lui expliquait que, peut-être, elle ne pourrait plus avoir d’enfant à cause d’une branche qui avait fait éclater le pare-brise et avait failli l’empaler, qu’elle avait eu beaucoup de chance, contrairement à son mari, dont la moelle épinière avait été sectionnée et le cerveau endommagé. Après l’avoir laissée pleurer, deux infirmières s’étaient occupées d’elle, mais Marie ne les voyait pas. Son regard, traversant la chambre, contemplait un goéland qui semblait l’observer par la fenêtre. 

Les heures, les jours, les mois suivants furent une épreuve que Marie tenta de traverser courageusement, sans se plaindre, cachant son désespoir et sa détresse, pleurant en silence, assurant à ses amis que Mère Teresa saurait relever ce défi. Mais le plus dur n’était pas de voir Pierre immobile dans son fauteuil, c’était plutôt de constater que ses troubles de l’attention, de la concentration, sa lenteur cognitive, sa fatigabilité, empiraient lentement. Certains jours, il ne se souvenait plus du nom de Marie. Un matin, alors qu’elle lui faisait boire son café, il l’avait regardée étrangement et elle avait compris qu’il ne la reconnaissait pas. Le lendemain, son amnésie avait disparue, mais il se plaignait de ne pas l’avoir vue pendant deux jours. Devant lui, Marie riait. Elle lui racontait des histoires, lui donnait des nouvelles des amis, qui n’osaient plus guère passer de peur de déranger et, sans doute, parce qu’ils fuyaient l’atmosphère pesante qui s’était installée dans la petite maison si cosy et vivante quelques mois plus tôt. Puis les années passèrent. Il fallut trouver une maison plus adaptée à l’état de Pierre, se serrer la ceinture face au coût, de plus en plus difficile à assumer, de sa prise en charge, se résigner à ne plus partir en vacances, se contenter de quelques sorties entre amis qui n’avaient plus aucune saveur. La dépression de Marie s’installa insidieusement, se faufilant entre les rêves qu’elle ne pourrait jamais réaliser et l’insoutenable condition dans laquelle cet accident les avaient plongés. Un soir, emprisonnée dans des pensées aussi noires que cette nuit sans lune qui avait fait basculer leur vie, Marie coucha sur une page de son journal intime, pour la première fois : « En finir ? ». En finir avec ce mauvais film. Abréger cette longue souffrance qui avait rongé, avec acharnement, l’altruisme et les sentiments de Marie. L’idée avait fait son chemin et ne semblait plus aussi saugrenue qu’elle aurait pu l’être des années auparavant, quand elle croquait la vie comme un fruit d’été, ou même dans le désarroi combatif d’après l’accident. Son sens du devoir, son amour, son énergie, lui avaient permis d’aller très loin dans l’abnégation et le don de soi. Trop loin ? 

Les pieds dans le vide, les yeux dans le vague, les mains posées à plat sur le granite froid, ses larmes mêlées à l’eau qui descendait d’un plafond nuageux gris et bas, Marie se remémorait l’histoire de ces dix dernières années, et du gouffre effrayant devant lequel elle s’était retrouvée, à un pas d’y tomber. Sans l’attention bienveillante d’un des soignants qui passait régulièrement s’occuper de Pierre, et avait compris les signaux d’alarme inconscients de Marie, son humeur qui avait changé, sa nervosité, ses rires forcés, sa fatigue, la négligence inhabituelle de son apparence, Marie aurait avalé les anxiolytiques qu’elle avait achetés sur internet. Il lui avait tendu la main et lui avait parlé d’une association d’aide aux aidants. Marie n’avait même pas conscience d’être une aidante et entendait le mot pour la première fois. Ce regard posé sur elle, sur son rôle, teinté d’empathie et de respect, ce sentiment que le cercle infernal de la solitude appelant la solitude pouvait être rompu, la voix, les mots de cette personne qu’elle n’avait jamais pris la peine de questionner et de connaître, avait été une première petite lueur dans le champ infini de son désespoir. Elle avait pu enfin parler à ses amis, écouter leurs conseils, consulter un psychologue. Et envisager de souffler et de s’offrir un moment de répit. 

Pierre et Marie s’étaient rencontrés ici, face à l’océan, à soixante-dix mètres de haut. En revenant sur les lieux de leur premier regard, elle accomplissait un dernier geste pour conjurer les démons qui l’avaient hantée pendant des mois. Elle laissait s’effacer, dans les embruns froids venus de l’ouest, les images de l’accident qui la poursuivaient. Et elle se donnait enfin un peu de répit. Sur les recommandations de son psychologue et de son médecin, elle partait quelques jours en compagnie de ses amis, qui l’attendaient à quelques mètres, sur les pas de son enfance bretonne. Gonflant ses poumons, les remplissant d’air venu du large, n’osant pas regarder en bas, ni encore tout-à-fait en elle, elle se ressourçait, dans le fracas de la houle et les murmures des gens qu’elle aimait et qu’elle sentait, là, juste derrière elle. Elle reprenait confiance. Le goéland rassuré, qu’en sait-on, attiré par les rayons du soleil qui surgissaient après l’orage, reprit son envol et disparut. 

Etre aidant nécessite, dans ne nombreux cas, d’être aidé. Irritation, pleurs, culpabilité, cauchemars sont des réactions émotionnelles qui doivent alerter, tout comme les signes physiques que sont l’insomnie, l’hypertension, le mal de dos, la prise ou la perte de poids. Il ne faut surtout pas attendre d’être à bout de force pour appeler à l’aide et demander une prise en charge. Apprendre à accepter et à partager ses émotions, reconnaître ses limites et refuser l’isolement, sont les premières étapes d’une prise de recul qui permet de mieux affronter la réalité. Prendre du temps pour soi, se relaxer, bouger, s’autoriser, sans culpabiliser, les petits plaisirs de la vie, permet d’envisager la charge plus sereinement. S’accorder une période de répit pour se ressourcer et reprendre des forces est aussi salvateur pour l’aidant que pour la personne aidée. 

De nombreuses solutions de répit existent : dispositifs de soutien psychologique, accueils de jour et de nuit, hébergements temporaires, sorties, loisirs, séjours de vacances adaptés, services à la personne à domicile, garde itinérante de nuit, structures de prise en charge en urgence, accueil familial… sans oublier les solutions proposées par les associations d’aidants. Mais le manque d’informations, la complexité des démarches administratives, la disparité territoriale des offres, les coûts, rendent l’accès à ces dispositifs compliqué. Et la disponibilité des offres de répit est malheureusement d’autant plus rare que la charge pour l’aidant est lourde, et les risques pour sa santé élevés. Un cruel paradoxe, selon les termes de Sandrine Coeur-Bizot – lus dans le plaidoyer 2020 du Collectif Je T’Aide*** -, dont on retiendra ce propos : « Les aidant.e.s demandent un repos, la suspension d’une aide pénible et contraignante car non accompagnée. Pour beaucoup trop d’entre elles.eux, cette aspiration au répit va de pair avec l’expression d’un vœu : que la prochaine respiration arrive avant la noyade ». 

Jean-Christophe Moine
Ethnomedia 
07/08/2020 
www.jean-christophe-moine.com


* Baromètre de Santé publique France 2017 : tentatives de suicide et pensées suicidaires chez les 18-75 ans http://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2019/3-4/pdf/2019_3-4_1.pdf 

** Cassandre Rogeret, Mourir d’aider : lorsque les aidants craquent… https://informations.handicap.fr/a-mourir-aider-suicide-aidants-12261.php 

*** Je T’Aide, Plaidoyer, Mai 2020 https://www.associationjetaide.org/wp-content/uploads/2020/06/plaidoyer-2020_le-repit.pdf