Homo auxilium *

Homo auxilium *

S’identifier comme aidant est déjà souvent difficile au sein d’un couple hétérosexuel ou dans le cadre de sa famille biologique. Ça l’est encore davantage pour les personnes LGBT, c’est-à-dire les personnes lesbiennes, bisexuelles, gaies et transgenres, dont les études, encore peu nombreuses, montrent qu’elles sollicitent rarement les services d’aide. En France, grâce à des associations comme Groupe SOS, SOS Homophobies et AIDES, on sait que les parcours de vie des aînés LGBT sont particuliers : ils souffrent d’un isolement social accru, d’un soutien familial plus limité, d’un risque plus élevé de dépression, de dépendance. En Suisse, l’Association 360, mandatée par la ville de Genève, constate que les aînés LGBT disposent d’un réseau de proches aidants réduit : « ils n’ont souvent pas eu d’enfants ou ont été plus fréquemment rejetés par leur entourage »**. Mais on connait peu la situation des aidants. Selon Marjorie Silverman, les aidants homosexuels, sollicitent peu les structures d’aide et reçoivent souvent un soutien inapproprié à leur situation ***. Il faut dire que beaucoup estiment encore que pour vivre heureux, mieux vaut vivre cachés, dans une société où l’homophobie et la haine anti-LGBT sont encore très vives.

Mon père, qui marchait devant nous d’un pas rapide dans une forêt de chênes centenaires d’où émanait une odeur enivrante de champignons et d’humus, sur un sentier de randonnée désert en cette fin d’automne frais et vivifiant, entendit un craquement, puis un bruit de branches et de feuillages qui le fit se retourner, surpris par le barouf inhabituel surgi de cet écrin si paisible. Il eut à peine le temps de voir Dominique lever la tête, tout aussi étonné que lui, et prendre une lourde branche en pleine figure, hurler de douleur et s’affaisser d’un coup. Moi, pétrifiée à 20 mètres plus loin, j’avais l’impression d’avoir tout vu au ralenti sans qu’aucun son ne puisse sortir de ma bouche. Ce n’est qu’en voyant mon père se précipiter pour secourir Dominique gisant sous la branche énorme, que je pris conscience de la situation et que je bondis à mon tour pour aider mes parents.

Fracture d’une cervicale. Paralysie des membres inférieurs. Evolution : inconnue. Le diagnostic aurait pu être décoché du droit par un poids lourd dansant sur un ring, l’effet aurait été le même. Mes parents étaient sonnés. Ils se regardaient, n’osaient pas l’étreinte réconfortante qui aurait pu apaiser leur détresse. Dans la chambre d’hôpital, le silence parut interminable. Moi, j’avais le cerveau en ébullition. Je pensais à mon départ à l’étranger, prévu la semaine suivante. J’imaginais le retour de Dominique à la maison, dans un fauteuil roulant et j’essayais de me représenter le quotidien de mes parents.

Quand j’étais enfant et que j’expliquais à mes camarades que j’avais deux papas, il y avait toujours le groupe des curieux qui faisaient les yeux ronds et posaient plein de questions, et celui des choqués qui s’éloignaient de moi, presque avec dégoût, pour aller colporter l’information. Hé, la nouvelle, vous savez quoi, c’est une fille d’homos ! Et je reste mesurée sur les termes utilisés…

Dominique a 67 ans. Mon père biologique en a 52. Dominique est d’une génération et d’un milieu où assumer son homosexualité n’a pas été facile. Il a été marié, et lorsqu’il a décidé de faire son coming out, il a perdu sa famille. Frère, oncles, cousins lui ont tourné le dos. Par chance, m’a-t-il lancé un jour, il n’avait plus ses parents. Le cynisme est souvent la défense des écorchés. Mon père a beau être un peu plus jeune, élevé dans un environnement clairement opposé à toute forme de discrimination et préservé de tout sentiment homophobe, il n’est guère plus à l’aise dans le petit village où nous nous sommes installés. On ne les verra jamais se tenir la main, bien que tout le monde connaisse leur situation amoureuse. Et quand la boulangère me demande de leurs nouvelles, je sens comme une petite gène qui donne raison à papa lorsqu’il me dit que la discrétion est leur meilleure protection. Un jour, ça m’a mise en boule. Se protéger de quoi !? Il m’a alors parlé des agressions et des injures homophobes qui ne cessaient d’augmenter, et m’a conseillé de consulter le site internet du gouvernement qui parle de l’ancrage profond de l’homophobie et de la transphobie dans la société. Je connais tout ça, et j’enrage que mes parents ne soient pas plus mobilisés pour lutter contre les idées reçues et la haine.

Consolidation de la fracture, décompression de la moelle épinière et des nerfs, stabilisation de la colonne vertébrale à l’aide de plaques, de vis et de tiges, l’intervention chirurgicale fut un succès et le spectre d’une paraplégie définitive fut effacé. A son réveil, Dominique pouvait à nouveau sentir ses orteils et bouger doucement les jambes. L’annonce des mois de rééducation nécessaires pour qu’il retrouve une mobilité normale fut un soulagement. La réalité fut plus compliquée.

Du jour au lendemain, mon père, infographiste talentueux qui travaillait à domicile, délaissa l’écran de son ordinateur et se transforma en aide de camp, répondant à tous les besoins de Dominique. Il devint le cuisinier, le chauffeur, l’auxiliaire de vie, assura seul la logistique alimentaire, apprit à faire fonctionner la machine à laver, fit le constat d’un certain désintérêt à suspendre les chaussettes et les sous-vêtements sur l’étendoir à linge, et d’une difficulté non moins certaine à étendre correctement un drap lorsqu’on ne possède pas l’envergure de Plastic-man, géra les rendez-vous chez le garagiste, avec le menuisier, autant de tâches que Dominique assurait depuis des années pour que son compagnon puisse se consacrer pleinement à son travail. Au début, mon père, plutôt athlétique et motivé, fit preuve d’un enthousiasme surprenant, non qu’on puisse soupçonner la capacité de l’homme à affronter toutes les situations, mais sa passion pour les choses du quotidien était toute relative. Il était déchaîné et assurait presqu’avec frénésie son nouveau rôle, sa nouvelle place. Mais un soir, à l’occasion de notre visio hebdomadaire, pendant laquelle mon père s’assurait que tout allait bien pour moi à Montréal, je sentis une lassitude se dessiner dans le sourire de ses petites rides, au coin des yeux. Il m’avoua manquer de sommeil, constater avec inquiétude la baisse de qualité de son travail et, surtout, être troublé par la situation, source de préoccupations pour son avenir. Pour la première fois, alors qu’il avait, tant bien que mal, trouvé sa place dans la société, il se demandait comment il vieillirait, qui s’occuperait de lui et quel environnement lui offrirait la maison de retraite qui pourrait l’accueillir.

Quand je proposai à mes parents de solliciter de l’aide auprès d’une association d’aidants, ils refusèrent catégoriquement. Ils avaient subi les foudres de leurs familles, le mépris de leurs collègues, la condescendance des services publiques, les stéréotypes du cinéma, la pitié du curé, ils refusaient d’accueillir qui que ce soit dans leur espace personnel, au cœur de leur intimité, surtout dans un village où les ragots allaient bon train ! Ils imaginaient déjà la réaction de la boulangère quand quelqu’un lui décrirait avec un petit sourire moqueur les photos de vacances où ils sont enlacés… Pas question d’alimenter les clichés rebattus de l’homo, entre victime d’un destin tragique et folle écervelée et excentrique !

Comment leur en vouloir ? Je les comprends quand ils me disent à demi-mot qu’ils préfèrent vivre « dans le placard », comme disent les Québécois, aborder les services médicaux avec méfiance, et se tourner de préférence vers des membres de leur « communauté » pour faire face aux coups durs. Je vois bien les cicatrices profondes qu’a laissées l’acquisition difficile du droit du mariage, et je constate la multiplication des actes homophobes depuis sa légalisation. Alors, hier soir, pour détendre un peu l’atmosphère, je me suis moquée d’eux : « Vous avez de la chance de ne pas être transsexuels ! » Qu’est-ce que j’ai pris ! Mais on s’est bien marré. Pourtant, je suis inquiète. Leur refus de demander de l’aide, pour ne pas s’afficher et inciter de supposées moqueries et autres persiflages, les exposent à d’autres difficultés qui pourraient s’avérer bien plus délétères. La solitude et le surmenage ont déjà des effets : des douleurs diffuses, des maux de tête, une anxiété qui ne sont pas de bon augure. Et rien que je puisse dire ne les fera changer d’avis.

Après quelques semaines, Dominique finit par accepter de sortir dans le village, confortablement assis dans son fauteuil roulant, poussé par mon père dont la mine laissait présager qu’il aurait besoin de vacances au soleil pour retrouver un peu de vigueur. Mais il avait tenu bon. Et, vous me croirez si vous voulez, en les voyant arriver dans sa boutique, la boulangère leur fit un accueil digne d’une comédie anglaise : « Nos deux tourtereaux sortent enfin ! Il va falloir reprendre des couleurs ! » Elle exprima toute sa reconnaissance pour la nature qui avait donné à Dominique la force de supporter un tel choc, et son inquiétude face aux traits tirés de mon père. « Ma fille revient d’une formation d’aide médicale. Elle cherche un petit boulot pendant quelques semaines avant de prendre son poste à la maison de retraite. Elle pourrait vous aider, non ? » Hésitation. Elle continua : « Elle est très douce, elle aime rire, elle cuisine à merveille. Son seul défaut est de ne pas aimer les hommes, au grand désespoir de mon mari, qui a fini par se résigner à marier sa fille à une princesse plutôt qu’à un prince ! ». Elle rit aux éclats. Et j’avoue que je ris longtemps, moi aussi, quand mon père me raconta l’anecdote.

Si l’expérience de la proche aidance se vit selon des modalités similaires que l’on soit hétérosexuel ou homosexuel, selon « un continuum oscillant entre deux pôles, l’un négatif de lourdeur, de stress, de fatigue et l’autre positif de satisfaction du travail accompli, de réalisation de soi, d’engagement et de sens donné à sa vie », les maigres données dont on dispose montrent que les comportements discriminatoires et les préjugés ont un impact important sur le vécu des aidants LGBT+ ****. L’exposition, très jeunes, des personnes LGBT à un univers hostile, aux injures, aux rejets, voire aux violences, détermine l’apparition d’un mal-être, entraîne des dépressions et des idées ou des tentatives de suicide. Autant d’atteintes psychologiques dont sont aussi victimes les aidants et qui viennent donc démultiplier la gravité des troubles mentaux qui peuvent altérer la santé des aidants LGBT. Dans une tribune de Libération*****, écrite pas les membres du comité scientifique et éthique du colloque sur la santé des personnes LGBT qui s’est tenu à Paris en 2018, les auteurs indiquent que, dans les milieux du soin, « évoquer ses préférences, ses pratiques, son identité ou ses choix en matière de sexualité et de genre n’a évidemment rien d’évident. Aborder ces dimensions intimes implique du temps et de la confiance mutuelle, deux éléments qui font souvent défaut. Cela nécessite également, de la part des médecins, une certaine capacité d’écoute et une pratique informée des réalités LGBT ». Et les auteurs rappellent que « les personnes LGBT, dans leur diversité, présentent des conditions de santé spécifiques, préoccupantes et trop souvent occultées ». Il est donc grand temps de prendre en compte la diversité sexuelle dans la compréhension de l’aidance et dans l’accompagnement des proches aidants, de tous les proches aidants. 


* Homo : être humain. Auxilium : assistance, aide.

** Pré-enquête sur les besoins des aîné.e.s lesbiennes, gays, bi et trans* (LGBT) à Genève

*** Marjorie Silverman, Counseling auprès des proches aidants, Edition Remue-Ménage

**** Patrick Lavigne et Josée Grenier, T.S., Ph. D.,« M’aides-tu pareil? » Proche aidance, diversité sexuelle et enjeux de reconnaissance.

https://revueintervention.org/wp-content/uploads/2020/05/intervention_141_3._maides-tu_pareil.pdf

***** La santé des personnes LGBT : où en est-on ?

https://www.liberation.fr/debats/2017/03/09/la-sante-des-personnes-lgbt-ou-en-est-on_1554253

Pour aller plus loin

En France, la santé des LGBT est un tabou médical, titre le Monde en 2015. 

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/03/13/la-sante-des-lgbt-un-tabou-medical_5093851_1650684.html

Être proche aidant.e et LGBTQ+ : des enjeux multiples

05 nov. 2020, 15:00 – 17:00

Atelier en ligne

https://www.fondationemergence.org/event-details/etre-proche-aidant-e-et-lgbtq-des-enjeux-multiples


Jean-Christophe Moine
Ethnomedia 

www.jean-christophe-moine.com