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La relation « Aidant – Aidés » : de deux à trois voire plus

La relation « Aidants – Aidés » impacte l’ensemble des familles concernées induisant une modification profonde des fonctionnements intrafamiliaux. Au-delà de l’aidant et de l’aidé, c’est toute une organisation qui est amenée à se modifier, entraînant l’ensemble de ses membres dans la confrontation à l’épreuve de la dépendance.

Le niveau de dépendance physique et / ou psychique conditionne les besoins en terme de soins médicaux de soutien psychologique et d’aide pour les actes de la vie quotidienne. Par conséquent, la relation « Aidants – Aidés » peut impliquer la présence de professionnels pour y répondre.

Ainsi, d’une problématique individuelle concernant l’aidé, se crée une relation interindividuelle, le binôme « Aidants – Aidés » qui lui-même se transforme en relation triangulaire « Aidés – Aidants – Professionnels ».

La multiplicité des personnes concernées (aidé, aidant principal, famille et proches) et des intervenants professionnels (équipe pluri-professionnelle, plan d’aide ventilé auprès de différents services indépendants les uns des autres) peut aussi bien favoriser le bien-être de l’aidé et de l’aidant que le complexifier et être génératrice d’incompréhensions, de conflits et de souffrance.

Tous sont concernés par cette souffrance : l’aidant, l’aidé, leur environnement personnel, ainsi que les professionnels qui l’expriment en tant que risques psychosociaux.

Au cours de ces dernières années, les situations conflictuelles ont progressé en parallèle de l’amélioration des actions menées auprès des aidés et des aidants.

La place du tiers dans la relation « Aidés – Aidants » étant inéluctable, la prendre en compte est essentielle car elle apporte des éléments de compréhension qui peuvent favoriser la mutualisation des ressources et compétences de chacun, et tendre à une harmonisation relationnelle.

 

 Une relation riche en difficultés

 Etre aidant ne s’apprend pas, être aidant s’éprouve.

Etre aidé ne se choisit pas, être aidé se vit.

Etre professionnel est une décision choisie, motivée ou non par une sensibilité personnelle.

La particularité de cette réalité triangulaire, est que trois « profils » différents sont réunis autour d’une problématique commune qui est vécue fondamentalement différemment par chacun. La complexité à laquelle nous sommes donc confrontés, est de parvenir à activer une harmonisation de ces trois réalités, elles-mêmes changeantes et évolutives en permanence.

Quand tout le monde souffre, personne ne peut se comprendre. Qui est alors capable d’aider et soutenir véritablement ?

Il convient de prendre en compte une quatrième situation complémentaire qui est celle du professionnel qui cumule le rôle d’aidant ou qui est confronté dans sa sphère familiale et privée à l’accompagnement d’un proche.

Par ailleurs, le regard et l’expérience du « post aidant » ou ancien aidant peut apporter un éclairage pertinent sur les ressentis et perceptions des « aidants actifs » au moment où ils doivent assumer cette épreuve. Ce regard distancié s’appuie sur un vécu émotionnel qui peut faire écho aux aidants de façon plus « juste ».

L’importance de tenir compte des spécificités de chacun est réelle car elle évite les pensées et actions clivantes qui auraient pour effet de déstabiliser un équilibre particulièrement précaire.

 L’aidant et l’aidé sont bousculés dans leur quotidien et leur construction de vie. Cette situation subie oblige l’aidant et l’aidé à créer une relation spécifique de très grande proximité, qui peut engendrer une interdépendance qui s’intensifie dans le temps, jusqu’à parfois « se verrouiller ». A cette interdépendance, dont l’aidant et l’aidé n’ont pas nécessairement conscience (les comportements étant plus facilement visibles par un regard extérieur), peut se nouer une inter-vulnérabilité qui accentue leur fragilisation commune et respective.

 La problématique « Aidants – Aidés » est à la fois affective (émotionnelle), économique (moyens financiers pour dispenser des soins médicaux, apporter une aide technique et un soutien humain) et sociale car elle irradie toutes les strates de la société. Tout citoyen est amené à être à un moment de sa vie confronté et concerné par cette réalité, que ce soit dans sa vie familiale et personnelle, ou professionnelle, voir les deux.

Cette problématique est fondamentalement individuelle, donc difficilement compréhensible par « les autres » (aussi bien l’environnement familial que l’environnement professionnel, et les pairs) tout en étant collective car sa gestion et son accompagnement incombent aux professionnels du secteur sanitaire et médico-social, mobilisent de nombreuses associations et obligent les politiques à en tenir compte. Par conséquent, cette problématique se doit d’être abordée avec humilité, prudence ainsi qu’une féroce volonté empathique et humaine.

  

Parvenir à faire de la place pour les professionnels

L’aidant s’exprime et agit dans sa vie personnelle et émotionnelle alors que le professionnel exerce ses compétences dans sa vie professionnelle. Il existe donc un décalage de posture qui est nécessaire pour une collaboration qualitative entre l’aidant et le professionnel, mais qui n’est pas toujours respectée et comprise.

De fait, ils ont la possibilité de tierciser la relation « Aidants – Aidés ». Pour autant, il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies pour que le professionnel soit en capacité de le faire. La posture de tiers exige une posture professionnelle éthique, humaine et empathique sans enjeu affectif.

La mission des professionnels est d’intervenir auprès des aidés. L’accompagnement des aidants fait partie des attributions des professionnels, mais compte-tenu des financements des temps d’intervention et actes de soin pour l’aidé, le professionnel est souvent confronté à un manque de temps à consacrer à l’aidant (facteur favorisant les risques psychosociaux).

Le contexte d’arrivée des professionnels à domicile ou lors de l’entrée en institutions des aidés sont diverses. Souvent, les professionnels interviennent tardivement auprès de l’aidé :

 

  • l’aidant qui s’est engagé à assumer cette situation peut avoir des difficultés pour passer le relais
  • le déni de la gravité de la situation ou de sa dégradation freine la prise de décision de demande d’aide
  • la volonté de préserver l’intimité de la sphère familiale, les tabous intrafamiliaux, le sentiment de honte lié à la vulnérabilité (physique, psychique, affective, financière), la culpabilité entraînent  l’intervention tardive des professionnels
  • les délais administratifs de mise en place des plans d’aide sont de plus en plus longs
  • l’entrée en institution est précédée d’une inscription sur liste d’attente (laps de temps variable ; certaines demandes ne sont jamais validées la personne aidée décédant à domicile)

 

Le niveau d’épuisement (physique et moral) de l’aidant (accentué par la fragilisation de la structure familiale qui induit d’autres difficultés) est souvent élevé et préoccupant à l’arrivée des professionnels. L’aidant réclame et veut à tout prix cette aide tout en résistant car en acceptant ce relais il peut se sentir « dépossédé ». Dans le monde qu’il a construit (voir la forteresse) c’est son identité, le sens de sa vie, sa raison d’être et sa place qui sont remis en question, voir niés.

Après tous ces obstacles franchis, le professionnel intervient dans une certaine urgence et doit répondre à un niveau d’exigences croissant. Certaines demandes ne sont pas réalisables, d’autres sont idéalisées. Le professionnel de terrain ne sachant pas toujours comment gérer ce type d’exigences peut sur-réagir et  déclencher un mode conflictuel ou à l’inverse se victimiser. Dans ces cas de figure, la prise en compte des besoins de l’aidé devient secondaire, voir omise.

L’aidant et les professionnels ont besoin de temps pour faire connaissance, pour établir une relation de confiance, pour communiquer et se transmettre mutuellement les éléments clés dans l’intérêt et le bien-être de l’aidé. Une relation se tisse dans le temps et se vit au présent.

Les modes économiques actuels ne favorisent guère ce temps dont ont réellement besoin les professionnels pour agir en ce sens. Bien que les conséquences soient difficilement évaluables, elles sont bel et bien réelles et ont un véritable coût.

Les difficultés liées aux problématiques des aidants sont autant de facteurs aggravants des risques psychosociaux qui n’ont de cesse d’augmenter depuis ces dernières années. Ce constat est un frein majeur dans la tiercisation de la dyade « Aidants – Aidés » par les professionnels, et une véritable bombe à retardement pour tous les acteurs de la relation triangulaire « Aidants – Aidés – Professionnels ».

Parvenir à accepter l’aide des professionnels en tant qu’aidé                                   

Comme pour l’aidant, l’aidé s’exprime et agit dans sa vie personnelle et émotionnelle alors que le professionnel agit dans le cadre des ses fonctions et missions. Ce décalage de posture permet d’instaurer une relation de qualité qui peut s’équilibrer quand elle est comprise et que chacune des parties est à la place qui est la sienne.

L’interaction « Aidés – Professionnels » est tout aussi légitime que l’interaction « Aidés – Aidants ».

La présence du professionnel peut-être mieux acceptée par l’aidé que l’aidant, bien que certaines personnes aidées refusent toute aide ou tout soin.

L’intervention du professionnel est définie en amont par le plan d’aide ou le plan de soin. Néanmoins, il arrive que les patients ou bénéficiaires expriment des besoins différents. Le professionnel de terrain est l’interlocuteur privilégié, mais n’a pas nécessairement le pouvoir de décision. Selon les circonstances, l’intervention d’un responsable hiérarchique n’est pas toujours possible, tout au moins dans un délai rapide. Quand l’aidé revendique ses besoins et ses exigences face au professionnel qui se rigidifie en argumentant qu’il doit remplir ses obligations, cela peut conduire à une impasse et créer une situation d’échec.

Les professionnels interviennent régulièrement ou quotidiennement dans un environnement de vulnérabilité et de souffrance. Cette ambiance pesante peut développer (ou réactiver) une sensibilité et une fragilité émotionnelle qui les rapprochent affectivement des personnes dont ils prennent soin (avec le danger de créer des relations d’intervulnérabilité tout en basculant dans l’affect) ou au contraire s’endurcir et se couper de leur sensibilité et de leur empathie (souvent après avoir été douloureusement éprouvés).

La posture professionnelle adéquate est une véritable performance d’équilibriste.

Accompagner et soutenir les professionnels c’est mieux accompagner et soutenir les aidés.

 

Le tiers à part entière

 La présence du tiers est fondamentale dans une relation de type dyade car elle médiatise la fusion, source de tensions, et d’incompréhensions. Une trop grande proximité finit par empêcher une communication fluide et respectueuse qui rend possible l’expression des différences, des besoins communs et distincts de l’un et de l’autre. Vivre en dyade ne favorise pas le développement et l’évolution car elle prive les deux personnes d’ouverture (à tous les niveaux). Les personnes en dyade peuvent au fil du temps se sentir asphyxiées, enfermées, prisonnières.

La dyade bloque la remise en question qui est essentielle pour pouvoir intégrer une réalité, s’y confronter, l’assumer et dans le meilleur des cas l’accepter afin de continuer à investir sa vie pour soi, et avec les autres.

Le tiers est le trait d’union qui crée un espace qui favorise la distance et le recul sur soi et sur la situation vécue. Ainsi, il peut faciliter les échanges, harmoniser les réalités, tout en rééquilibrant et pacifiant la relation.

Le tiers en participant à ré-unir et re-lier l’aidant et l’aidé différemment, de façon plus apaisée consolide leur lien et préserve l’affection qu’ils se portent.

Plus tôt l’aidant se reconnaîtra comme tel et sera en capacité de demander de l’aide, de faire appel à des tiers, mieux le binôme « Aidants – Aidés » pourra être accompagné et aidé.

Dans chaque situation il est important d’identifier et de comprendre les facteurs favorisant et entravant l’acceptation d’un tiers professionnel, puis le bénéfice de ce tiers dans le quotidien de l’aidant et de l’aidé.

Les axes d’observation principaux sont :

  • la reconnaissance et l’intégration de la dépendance et ses conséquences
  •  la capacité de l’aidé et de l’aidant à poursuivre et développer leur construction identitaire
  •  l’équilibre entre le rôle d’aidant et la place affective
  •  l’évolution du lien affectif « Aidant – Aidé »
  •  le processus de résilience de l’aidé
  •  le processus de résilience de l’aidant

 

L’enjeu concernant le binôme « Aidants – Professionnels » est de créer une « alliance thérapeutique » dans la confiance et le respect mutuel.

Une des caractéristiques du tiers est sa faculté d’interagir, d’aller et venir d’un côté et de l’autre de la relation. Sa pensée réflexive lui confère un mouvement permanent qui lui évite une pensée unilatérale et un jugement partial.

La place du tiers dans la relation « Aidants – Aidés » est l’équivalent du balancier d’un l’équilibriste, qui évoluerait entre autonomie physique et autonomie affective.

Si l’autonomie physique et la dépendance physique sont une priorité dans les actions de prévention et d’aide, l’autonomie affective et la dépendance affective ne sont pas prises en compte dans nos systèmes de pensées, d’évaluation et par conséquent d’actions.

Les enjeux affectifs dans la relation d’aide et de soin sont fondamentaux car ils sont le socle de la construction relationnelle. La place du tiers dans la relation « Aidants – Aidés » est au cœur de cette réflexion, le tiers ayant la capacité de réguler, d’équilibrer, d’harmoniser la relation qu’il tiercise.

La tiercisation de la relation Aidant – Aidé et la circularité de la relation triangulaire

Les réalités des aidés, des aidants et des professionnels sont fondamentalement différentes et intimement reliées.

Aborder cette question sociétale et ces relations sociales dans leur dynamique triangulaire offre une vision globale des problématiques et une compréhension transversale des réalités.

En évitant à chacun de buter ou de s’isoler dans un des angles du triangle il devient possible d’harmoniser les relations, de mutualiser les actions et de gagner en qualité de vie personnelle et professionnelle.

Ainsi, il existe une circularité et une fluidité entre les trois points du triangle, qui lui-même s’inscrit dans un cercle d’entraide, de protection et d’ouverture où la vie peut continuer à s’exprimer librement et pleinement.

 

Sur le même thème :

Tierciser la relation

 

Publié le 21/04/2016

Muriel Gaillard

Consultante – Formatrice

Diplômée en Ethologie

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