Ils révolutionnent notre santé ! C’est en tout cas ce que nous affirment avec vigueur les marques florissantes produisant les bracelets connectés, balances connectées, brosses à dents connectées, ceintures lombaires, thermomètres, vêtements, cannes, lunettes, piluliers, semelles, fourchettes et autres objets indispensables, ou en passe de le devenir… Les objets de santé connectés sont des dispositifs équipés de capteurs capables de mesurer des paramètres (poids, fréquence cardiaque, glycémie…), analysés par un programme informatique qui les restitue sous forme de valeurs, de scores, de courbes permettant, par exemple, le suivi de ses performances physiques, des modifications de sa masse corporelle, voire de sa maladie chronique. Parmi eux, il faut bien distinguer les objets de bien-être, qui évaluent nos comportements de prévention – comme marcher 30 minutes par jour, adopter de bonnes habitudes alimentaires, contrôler son poids, respecter une bonne hygiène de vie – et les dispositifs médicaux, comme les stimulateurs cardiaques, qui transmettent les données en direct au cardiologue, ou les dispositifs d’automesure de la glycémie, utiles aux diabétiques pour mieux gérer leur maladie. Bien qu’il soit encore trop tôt pour affirmer que les objets connectés révolutionnent notre quotidien, il ne fait guère de doute qu’ils sont en voie de devenir de formidables outils de prévention qui permettront, à terme, de venir en aide aux personnes en perte d’autonomie, et de soulager les aidants. Les trois-quarts des seniors et des aidants y voient déjà le moyen de permettre le maintien à domicile des personnes âgées. Un maintien souhaité par une majorité des aînés*. 

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Une simple impulsion mentale suffit à Daphné pour déployer devant elle un écran virtuel 3D qui lui permit de balayer du regard l’appartement dans lequel son père vivait en compagnie de son assistante, Susan. Cette dernière tenait son nom du fils de Daphné, passionné de littérature classique, qui l’avait choisi en référence au personnage créé par un des maîtres de la littérature de science-fiction du XXe siècle, Isaac Asimov, auteur du célèbre recueil de nouvelles intitulé Nous les robots. Sur l’écran central, elle pouvait voir son père endormi sur un lévifauteuil ergonomique et confortable, oscillant très légèrement de droite à gauche, puis de gauche à droite, comme un grand berceau flottant dans les airs, pendant que Susan s’affairait à analyser tous les paramètres de l’appartement – température, qualité de l’air et de l’eau, taux d’humidité, particules en suspension -, et à vérifier le ravitaillement et l’entretien afin de lancer ses trois extensions autonomes dans leurs tâches respectives : nettoyage, cuisine, maintenance technique des filtres et autres systèmes d’assainissement. En bas de l’écran s’affichaient tous les indicateurs rassurants sur l’état de santé de son père : pression artérielle, données cardiaques, taux de glycémie, durée de veille et de sommeil. Tous avaient des valeurs idéales, sauf la courbe de sommeil paradoxal, reflétant des rêves denses et mouvementés qui pouvaient être le signe d’un léger état d’anxiété. Il serait bon que Daphné demande à Susan de s’assurer qu’aucune mauvaise pensée ne perturbe le vieillard… Bien qu’en 2120 les robots aidants soient devenus courants, Daphné restait émerveillée devant l’intelligence de ces machines qui n’avaient cessé d’évoluer depuis cinquante ans. De simples ordinateurs sur roulettes, ils étaient devenus des “êtres” à l’intelligence artificielle très fine, attentionnés, vigilants, et tellement plus dévoués qu’elle n’aurait pu l’être elle-même pour son vieux père. Ils étaient même capables d’un diagnostique psychologique permettant de mesurer le “bonheur” ou la “tristesse” ressentis de la personne aidée. Un siècle plus tôt, son arrière grand-père n’avait pas bénéficié de tous ces raffinements high-tech, bien qu’il ait eu la chance d’avoir un petit fils très impliqué dans son bien-être et à la pointe des nouveautés, que l’on appelait, à l’époque, des objets connectés. 

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Juillet 2020. Dix-neuf ans, tatoué, sapé éco-responsable de la tête au pied, pantalon slim et chemise à motifs, Théo est affalé dans le grand canapé marron de son grand-père pendant que sa mère nettoie le frigo envahi de produits périmés et de fruits pourris. Elle peste contre l’aide à domicile, qui n’a pas pris le temps de vérifier la propreté de cet appareil électroménager avant qu’il ne devienne un nid à bactéries et à champignons, ni de ranger l’aspirateur à sa place alors que le vieillard, quasiment aveugle, mais aussi têtu, estime être encore suffisamment vaillant pour déambuler seul dans son logis. « Ce n’est pas cette foutue DMLA qui va m’emmerder ! » a-t-il pour habitude de lancer quand on lui fait gentiment remarquer qu’il n’a plus vingt ans, ni toutes ses jambes, et encore moins ses yeux. Atteint d’une dégénérescence de la rétine, il distingue encore les grandes formes et les sources de lumière en vision périphérique, mais il est bien incapable de lire, de reconnaître un visage ou un objet. Pianotant d’une main sur l’écran de son smartphone, Théo repère les meilleurs frigos connectés du marché : « Tu sais qu’il existe des modèles qui possèdent des caméras embarquées et permettent de surveiller le contenu du frigo depuis ton smartphone ou ton ordinateur ?» Sophie, sa mère, 44 ans, épicière bio qui a l’habitude de tâter ses fruits pour en estimer la maturité, se tourne vers pépé, qui hausse les épaules et les sourcils avec un air qui semble vouloir dire : pourquoi pas ? Dans la famille, on l’appelle Pépé 3.0 depuis que Théo a décidé de faire de son appartement un complexe hyper-connecté à la pointe de la technologie et de l’intelligence artificielle, considérant que la société 2.0, c’est déjà du passé. 

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Pépé 3.0 avait été bassiste dans un groupe de rock qui avait eu son heure de gloire dans les années 70. Ne plus pouvoir écouter la musique de son choix quand il le souhaitait était peut-être la conséquence la plus mal vécue de sa maladie, avant ses difficultés à se déplacer, l’impossibilité de cuisiner, et le trait qu’il avait tiré sur le cinéma, sa deuxième passion après la scène et les concerts endiablés. Comme beaucoup de personnes qui perdent la vue, il avait subi des changements émotionnels et psychologiques importants, et avait dû faire face à une dépression heureusement détectée à temps par sa fille, qui avait rapidement mis en place une prise en charge psychologique. Un jour, Théo est arrivé avec un drôle d’objet en forme de cylindre. Il l’a posé sur la table et il a demandé à son grand père, à voix basse, comme s’il ne fallait pas qu’on l’entende et qu’il s’agissait d’un secret, de répéter ces mots : « OK Google, mets Ziggy Stardust ». Pépé 3.0 a prononcé les mots et, comme par magie, son album préféré de David Bowie a rempli ses oreilles et celles de Théo. Ce fut une révélation pour Pépé ! Et quel soulagement pour Daphné de savoir que son père pouvait à nouveau écouter ses morceaux favoris sans avoir à le lui demander quand elle passait le voir trois fois par semaines. Elle dut bien se l’avouer, elle qui est plutôt variété française se passerait avec plaisir d’écouter Iggy Pop et The Clash après sa journée de boulot… Cerise sur le gâteau, en plus d’être l’assistant musical comblant les attentes de Pépé 3.0, parfois même un peu trop à en croire ses voisins, le cylindre était aussi un assistant vocal bien utile pour téléphoner, connaître la météo, contrôler le thermostat du système de chauffage ou tout bêtement servir de réveil. Certes, il n’était pas infaillible, la reconnaissance vocale et l’intelligence artificielle en étant à leurs balbutiements, mais son interface tactile, facile d’accès, permettait de pallier les incompréhensions encore trop fréquentes. 

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Face à la maladie oculaire de son père, déjà affaibli par un accident vasculaire cérébral qui lui avait fait perdre une partie de sa mobilité, Daphné avait ressenti une immense détresse. La sentant épuisée et s’inquiétant pour sa fille unique, le vieil homme au caractère bien trempé avait alors décidé de mettre en place un service d’aide à domicile, contre l’avis de son aidante chérie qui pensait pouvoir à la fois travailler, faire les courses, le ménage, passer matin et soir lui rendre visite, préparer ses repas, et s’entraîner pour le semi-marathon du Havre avec son jeune fils… Profitant du passage de Théo un jour où Sophie n’avait pas pu se libérer d’une réunion de travail importante, il l’avait fait asseoir et lui avait dit : « ta mère, va falloir qu’on l’aide à accepter mon handicap et lui faire comprendre que c’est elle qui a besoin d’aide ! » Théo, toujours d’accord avec son grand-père, avait acquiescé. 

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Théo avait pris les choses en main. Son grand-père n’avait pas totalement conscience de son degré de dépendance et sa mère avait besoin d’être rassurée. Elle avait peur qu’il tombe lorsqu’il décidait de descendre chez l’épicier du quartier, appuyé sur ses deux cannes, le nez en avant, comme s’il allait mieux voir avec cet appendice lancé en éclaireur. Elle craignait aussi qu’il n’oublie de prendre ses médicaments. Non qu’il perde la boule, mais les longues heures qu’il passait à écouter des émissions culturelles et scientifiques, le soir, finissaient par l’endormir avant qu’il n’ait pensé à avaler ses pilules. Par-dessus tout, elle était terrorisée par l’éventualité de découvrir un jour ou l’autre son père terrassé par un nouvel AVC lorsqu’elle viendrait frapper à sa porte. 

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Pour les sorties aventureuses de Pépé, Théo misa sur la SmartcaneTM, une canne connectée qui n’empêche pas de tomber, mais qui peut détecter les chutes et envoyer automatiquement une notification aux proches. Rassurant. A la maison, des capteurs de mouvement bien placés suivaient les déplacements de Pépé et lanceraient une alerte s’il tombait. Début 2020, un autre objet primés au CES de Las Vegas, cet immense salon grand public consacré à l’innovation technologique en électronique, avait retenu l’attention de Théo : la ScanWatchTM, une montre connectée dernier cri, capable pour la première fois de détecter la présence de troubles cardiaques, et notamment la fibrillation auriculaire, à l’origine de 30% des AVC. Les hôpitaux avaient été autorisés à l’utiliser avant sa sortie officielle, pour permettre le suivi à domicile des patients à risque ou atteints de la Covid-19. A l’été 2020, Théo avait hâte de la tester et d’en équiper son grand père, qui avait donné son accord pour que Sophie reçoive les données sur son smartphone, de manière à alerter les secours si elles étaient suspectes. Souvent, Pépé 3.0 était trop absorbé par l’écoute des émissions radiophoniques pour penser à prendre ses médicaments du soir. Avec l’assistant vocal, c’était déjà bien plus simple, car il n’était plus soumis aux horaires de la radio et pouvait lancer ses émissions podcastées quand il le souhaitait. L’assistant pouvait aussi lui rappeler gentiment qu’il était l’heure de prendre ses remèdes. Mais Théo ne se faisait guère d’illusion, son grand père continuait à être fidèle à certains rendez- vous, qui rythmaient sa journée – et c’était très bien ainsi -, et il envoyait régulièrement balader “Gogol”, comme il avait décidé de nommer son boitier, quand il devenait trop insistant. Pour le rappeler à l’ordre, Théo avait donc prévu un pilulier connecté, rempli chaque semaine par le pharmacien. Bourré de capteurs et vendu avec un petit scanner qui vibre quand il passe devant le compartiment contenant les médicaments du jour, le pilulier envoyait une notification à Sophie quand le compartiment avait été ouvert… ou ne l’avait pas été. Grâce à ces dispositifs, qui n’avaient finalement pas demandé d’investissements trop coûteux et dont la fiabilité était reconnue, le maintien à domicile de pépé 3.0 avait été moins compliqué que Sophie ne l’avait imaginé. Rassurée, moins sollicitée, libérée d’une certaine culpabilité, elle était beaucoup moins stressée, et retrouvait même le plaisir d’aller écouter la musique de djeuns que son père découvrait chaque semaine avec jubilation. 

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Comme chaque soir, Susan appela Daphné pour lui donner des nouvelles de son père. « Bonjour Daphné. Votre père vient de s’endormir. Il a passé une bonne journée. Nous avons légèrement adapté son régime alimentaire à sa demande, et avec l’accord de son télémédecin, après analyse de tous les paramètres nécessaires. Et nous avons beaucoup parlé. Il m’a demandé ce que je pensais de la vie, et de la mort. Des notions difficiles à appréhender pour moi. Il m’a aussi demandé si je me sentais seule. Si je ressentais le désir de communiquer avec des semblables. Je pense que vous devriez venir le voir plus souvent, car ma présence rassurante ne suffit pas à satisfaire son besoin de partager des souvenirs, des émotions, avec ses proches et avec des personnes qui comprennent vraiment de quoi il parle. Je ne suis qu’un objet finalement. Et aussi connectée à lui, aussi attentive et prévenante que je puisse l’être, comment puis-je comprendre son besoin d’échapper parfois à ma supervision ? Hier, il m’a demandé de mettre le monitoring en veille, de stopper l’activité de mes modules autonomes, d’ouvrir les fenêtres en grand. Mais sa demande était contraire à la deuxième loi de la robotique : “un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres le mettent en danger”. Je n’ai pu y répondre favorablement et je sens bien qu’il en est attristé. Une décision humaine est nécessaire ». 

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Bien que porteurs de promesses, les objets de santé connectés adaptés aux personnes dépendantes restent des dispositifs encore difficiles d’accès, en raison de leur technologie numérique, de leurs interfaces, qui demandent un apprentissage, et de leur coût souvent élevé. La fiabilité des objets grand public est parfois mise en cause, la question du stockage des données de santé se pose et le choix de solutions domotiques est encore complexe. Cependant, le secteur évolue très vite. Des objets simples et performants voient le jour et offrent des services – tels que la géolocalisation, le rappel de prise de médicaments ou la détection de chute – qui peuvent s’avérer vitaux. Des sociétés proposent des prestations complètes incluant l’évaluation des besoins des personnes dépendantes souhaitant rester à leur domicile et l’installation de dispositifs connectés prenant en compte leur rythme de vie, avec mise à disposition d’outils de suivi en coordination avec les proches aidants. Les avantages sont nombreux : en plus de permettre l’indépendance des personnes dans leur environnement habituel, ils limitent les conséquences d’un accident ou d’un trouble détecté à temps, aident les professionnels de santé en fournissant des données complètes, et offrent une tranquillité d’esprit aux proches, aidants compris. Des aidants qui, épaulés par ces technologies d’avenir, et en partie rassurés, pourront revenir aux fondamentaux de leur action : vivre, échanger, partager, et aider leurs proches à continuer d’exister pleinement. 

 

Jean-Christophe Moine – Ethnomedia 24 juillet 2020 

* Quand les objets connectés sont perçus comme facilitant la vie à domicile pour les aînés, senioractu, 04/12/2019.