On peut lire dans une note de synthèse consacrée aux effets de genre dans l’aide aux séniors, que « l’inégalité de genre serait à la fois quantitative – les hommes font moins que les femmes – et qualitative – ils font différemment ».

Cette inégale implication serait un effet secondaire involontaire et inconscient, calquée sur l’inégalité des sexes que nos sociétés occidentales essaient tant bien que mal de faire disparaître. Les données sur les impacts sociaux, psychologiques ou professionnels des situations d’aide chez les femmes sont encore partielles. Mais toutes celles qui existent s’accordent à signaler que les aidantes sont soumises, comme les autres femmes, à une répartition inégalitaire des tâches familiales et, peut-être d’avantage que les autres, à une dégradation de leur vie sociale et professionnelle. 

J’ai pris conscience de la situation quand mon grand frère m’a demandé si je pouvais passer l’aspirateur dans sa chambre, après l’avoir passé dans celle de notre petit frère. Je l’ai regardé et je lui ai dit : « Tu crois que je suis ta bonniche ? Que je vais me taper tout le ménage parce que je suis une fille ? » Il est d’abord resté sans voix. Il n’a pas l’habitude que je lui parle comme ça. Il a haussé les épaules et a lancé sa réponse, la réponse à ne pas faire : « T’as tes règles ? » 

Je suis une fille, mais ça vous l’avez compris. Je suis une fille avec les cheveux courts qui aime les jupes courtes mais pas les talons hauts, le fard à paupières mais pas les rouges glossy. Les mecs qui me tiennent la porte ne m’émeuvent pas. Je le fais moi aussi pour eux. Je ne suis pas particulièrement féministe. Ou peut-être un peu quand même depuis que j’ai jeté le balai de l’aspirateur aux pieds de mon grand frère médusé, en vociférant. Comportement que je regrette parce que mon petit frère a besoin de calme. Il a besoin d’un environnement sécurisant. Et j’étais là pour m’en occuper. Mon petit frère est autiste. 

La situation n’est pas simple, mais elle n’est pas dramatique. Je vis dans un grand appartement avec mon père, qui gagne bien sa vie mais qui est peu présent, mon grand frère Romain, 22 ans, un garçon lunaire qui fait le conservatoire, et mon jeune frère, Hugo, 12 ans, atteint d’un syndrome autistique. Ma mère est très absente, car elle mène une carrière internationale d’interprète. Elle a fait ce choix courageux, très critiqué par sa famille et beaucoup de ses amis, de continuer à travailler après qu’Hugo a été diagnostiqué, vers l’âge de 2 ans. Moi, à 21 ans, j’alterne les petits boulots dans la restauration pour ne pas être dépendante de mes parents, je suis des cours de graphisme avec plus ou moins d’assiduité, et je fais de la boxe. Je m’occupe aussi beaucoup d’Hugo, matin et soir. Je m’appelle Justine. 

J’ai pris conscience de la situation et, le week-end suivant, j’ai dit à mon grand frère, à mon père et à ma mère : « Je suis une fille, mais je ne veux pas remplacer la mère que Maman n’a pas choisi d’être. Je ne veux pas payer pour la liberté qu’elle s’est accordée. Maman est un exemple de femme libre et responsable. Vous êtes des parents aimants. Vous avez tout organisé pour qu’Hugo bénéficie de la meilleure prise en charge. Nous avons la chance d’être accompagnés par des aides à domicile et une auxiliaire de vie, dévouées au bien-être d’Hugo, et nous ne manquons de rien, si ce n’est, parfois, de votre présence. Mais je me rends bien compte que je suis rattrapée, petit-à-petit, par quelque chose que j’ai du mal à décrire, un devoir qui me serait réservé, une place qui me serait attribuée et à laquelle je devrais me tenir. Et cette place ne me plaît pas. Comprenez-moi. Je ne rechigne pas à la tâche. M’occuper d’Hugo le matin avant l’arrivée de son auxiliaire de vie, et le soir après son départ, n’est pas un fardeau. Mais je ne supporte pas ce sentiment de devenir une « femme au foyer » ! Ma mère a éclaté de rire. Mon père, plus diplomate, s’est retenu. Romain a fait une moue à la signification ambigüe. J’ai repris : « Tu peux rire, et toi faire la grimace ! Je chapeaute tout, comme une bonne mère au foyer ! J’aide Hugo à s’habiller le matin. Je lui prépare son petit-déjeuner et, souvent, le repas du soir. Je veille à ce qu’il ne manque de rien. Et quand je prends l’aspirateur pour le passer dans sa chambre, parce que notre aide ménagère est malade, on me demande de le passer dans toute la maison ! J’aimerais parfois que Romain envisage de se bouger un peu les fesses ! » Je pensais ce que je disais, mais je me sentais un peu coupable, car personne ne m’avait jamais rien demandé. J’étais à cette place par choix. Ou, plutôt, je m’y étais retrouvée naturellement, sans me poser de questions… Comment leur expliquer que je n’avais aucune envie qu’on me retire mon rôle, tout en souhaitant m’alléger d’un fardeau qui, tout à coup, faisait plier mes genoux et transformait mon énergie habituelle en larmes ? 

Romain a pris son temps. Trois, quatre jours. Romain, quand on lui pose une question, il faut d’abord qu’il quitte la Lune et redescende sur Terre, qu’il réfléchisse, qu’il se documente, même quand ça le concerne directement. Il aurait pu la jouer chevalier : « Mais oui, évidemment, petite sœur, quel macho je fais de te mettre dans cette situation ! » Ou, très masculin, faussement surpris : « A bon, tu trouves ? » Il a préféré étudier la question, tout en percevant bien l’intensité de mon propos et de sa responsabilité. Romain me convoqua un soir dans sa chambre. « Justine, tu es ce qu’on appelle une proche aidante. » Il avait l’air émerveillé d’un entomologiste qui découvre une nouvelle espèce de papillon. « Même si tu considères le soutien que tu apportes à Hugo comme un acte normal et naturel de solidarité familiale, tu viens de prendre conscience, et moi aussi par la même occasion, de l’impact de ton engagement sur ta vie. Et – c’est un comble quand on a une mère comme la nôtre -, il semble bien que tu te sois identifiée à l’image des femmes que notre société, malgré les efforts de générations de féministes, continue à associer aux gentilles mamans qui s’occupent de la maison. Et moi, par mon attitude, je contribue à l’inégalité entre les sexes ! » J’appris de sa bouche que nous étions des millions d’aidants en France. Ma force de caractère et le sentiment, depuis toute petite, que mon jeune frère avait besoin de moi, et que j’étais la seule à pouvoir m’en occuper correctement, avaient certainement été déterminants dans mon parcours de vie. Entre mes études et mes petits boulots, je n’avais pas vraiment choisi, et c’était finalement bien pratique pour ne m’engager dans rien et rester disponible pour Hugo. Seule la boxe, qui me permettait peut-être de canaliser une souffrance dont je n’avais pas conscience, était parvenue à suffisamment me motiver. Mais le garçon manqué était rentré dans le rang, et quand il rangeait les gants de boxe, c’était pour sortir les gants Mapa ! Mon frère, musicien lunaire, pouvait s’avérer assez fin orateur. 

Depuis cette mise au point familiale, Papa ne prend plus son petit-déjeuner comme un lance-pierre, mais partage un moment avec Hugo et moi avant l’arrivée de l’auxiliaire de vie. Romain, qui n’est pas du matin, prend en charge le repas du soir, ce qui me permet de renouer avec la vie sociale que j’avais délaissée. Maman ne part plus en voyage d’affaires le week-end, et ne semble pas affectée par une certaine maternité retrouvée sur le tard. Moi, j’ai décidé de laisser tomber les petits boulots et d’assister à tous mes cours de graphisme. J’ai rejoint une association d’aidants, pour laquelle je réalise le site internet et les supports de communication. Je découvre, avec un certain effroi, les situations précaires de nombreuses familles modestes, peu propices à l’émancipation des femmes et à l’égalité des sexes. J’apprends que 88 % des aidants rétribués par une allocation personnalisée d’autonomie sont des femmes, ce qui a pour effet bénéfique d’améliorer leur condition économique, et pour effet pervers de les « éloigner un peu plus de la sphère professionnelle au profit d’une réassignation à la sphère domestique » *. Ces dispositifs indispensables de soutien aux aidants peinent à réduire les différences de genre. Combien de frères et sœurs pourront, comme Romain et moi, mettre en place un meilleur partage du temps consacré à leur proche ? Combien de mamans et de patrons accepteront une flexibilité dans le travail ? Combien de papas pourront réorganiser leur journée ? Alors je relativise mes problèmes de “Causette-bobo”, même si chaque cas particulier mérite une attention. Et, trois fois par semaine, je continue de boxer. 

 

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Selon une étude américaine (2014, Grigoryeva), au sein d’une fratrie, les sœurs sont plus engagées dans le soutien aux parents. Selon une étude québécoise, les aidantes sont majoritaires quand il s’agit d’apporter quatre heures et plus d’aide par semaine. Elles s’occupent, davantage que les aidants, des travaux domestiques, des soins personnels, des traitements médicaux, du soutien émotionnel… mais aussi des domaines dans lesquels les aidants sont plus présents : le bricolage, les transports ou les opérations bancaires. Un état des lieux globalement similaire à celui qu’on peut observer en France ***.

Ainsi, l’aide fournie par les proches aidantes est-elle marquée par la division traditionnelle du travail entre les femmes et les hommes. Les femmes subissent des modifications plus importantes dans leur organisation du temps que les hommes et sont plus nombreuses à rapporter que leurs responsabilités d’aidante ont eu un effet sur leurs habitudes alimentaires, leur activité physique et leur stress **. 

* Floriane Maisonnasse , Égalité entre les femmes et les hommes : le cas des aidants familiaux, Regards 2016/2 (N° 50), pages 99 à 107 

** Les proches aidantes et les proches aidants au Québec, analyse différenciée selon les sexes, Conseil du statut de la femme, 2018 

*** Les proches aidants des seniors et leur ressenti sur l’aide apportée – Résultats des enquêtes « CARE » auprès des aidants (2015-2016)

 

 

Jean-Christophe Moine

Ethnomédia

01/07/2020